Paul-Louis Courier

Cronista, panflettista, polemista
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prec Lettre à M. et Mme Thomassin le 12 cotobre 1809 [Sans mention][1] Sans mention de Milan le 14 cotobre 1809 Suiv

Milan, le 12 octobre 1809.

abbaye_san_marco Abbaye San Marco de Florence
 
V ite, Monsieur, envoyez-moi vos commissions grecques. Je serai à Florence un mois, à Rome tout l'hiver, et je vous rendrai bon compte des manuscrits de Pausanias. Il n'y a bouquin en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l'amour de vous et du grec. Laissez-moi faire. Je projette une fouille à l'abbaye de Florence, qui nous produira quelque chose. Il y avait là du bon pour vous et pour moi dans une centaine de volumes du IXe et du Xe siècle. Il en reste ce qui n'a pas été vendu par les moines. Peut-être y trouverai-je votre affaire. Avec le Chariton d’Orville est un Longus que je crois entier, du moins n'y ai-je point vu de lacune quand je l'examinai ; mais en vérité il faut être sorcier pour le lire. J'espère pourtant en venir à bout à grand renfort de bésicles[2], comme dit maître François. C'est vraiment dommage que ce petit roman d'une si jolie invention, qui traduit dans toutes les langues, plaît à toutes les nations, soit mutilé comme il l'est. Si je pouvais vous l'offrir complet, je croirais mes courses bien employées, et mon nom assez recommandé aux Grecs présents et futurs. Il me faut peu de gloire. C'est assez pour moi qu'on sache quelque jour que j'ai partagé vos études, et que j'eus part aussi à votre amitié.
Le succès de votre Archéologie[3] n'ajoute rien à l'idée que j'en avais conçue :

Je ne prends point pour juge un peuple téméraire.[4]

Ce que vous m'en avez lu me parut très bon, et ce fut dans ces termes que j'en dis ma pensée à Mme Clavier d'abord, et depuis à d'autres personnes. Je ne suis point de ces gens qui

Trépignent de joie ou pleurent de tendresse [5]

Parmenion Parmenion
 
à la lecture d'un ouvrage. Cela est très-bon, fut mon premier mot ; le meilleur éloge est celui dont il n'y a rien à rabattre. Ce que vous appelez un autre coup de tête, est l'action la plus sensée que j'aie faite en ma vie. Je me suis tiré heureusement d'un fort mauvais pas, d'une position détestable où je me trouvais par ma faute pour m'être sottement figuré que j'avais un ami, ne me souvenant pas que dès le temps d'Aristote il n'y avait plus d'amis : ὦ φίλοι, ούϰ ἒτ' εἶσἰ φίλοι. Celui-là, suivant l'usage, me sacrifiait pour une bagatelle, et me jetait dans un gouffre d'où je ne serais jamais sorti. Comme soldat je ne pouvais me plaindre ; mon sort même faisait des jaloux, et je m'en serais contenté si j'eusse été Parménion[6] ; mais mon ambition était d'une espèce particulière, et ne tendait pas à vieillir

Dans les honneurs obscurs de quelque légion. [7]

J'avais des projets dont le succès eût fait mon malheur. La fortune m'a mieux traité que je ne méritais. Maintenant je suis heureux. Nul homme vivant ne l'est davantage et peut-être aucun n'est aussi content. Je n'envie pas même les paysans que j'ai vus dans la Suisse ; j'ai sur eux l'avantage de connaître mon bonheur. Ne me venez point dire, attendons la fin[8], sauf le respect dû aux anciens, rien n'est plus faux que cette règle ; le mal de demain ne m'ôtera jamais le bien d'aujourd'hui. Enfin, si je n'atteins pas le mentem sanam in corpore sano[9], j'en approche du moins depuis un temps. Mme de Sévigné est donc aux Rochers, je veux dire Mme Clavier en Bretagne : je vous plains, son absence est pire que celle de toute autre. Présentez-lui, je vous prie, dans votre première lettre, mes très-humbles respects. J'irais voir Mme Dumoret, appuyé de votre recommandation et d'un ancien souvenir qu'elle peut avoir de moi, si j'étais homme à tenir table, à jouer, à prendre enfin un rôle dans ce qu'on appelle société. Mais Dieu ne m'a point fait pour cela. Les salons m'ennuient à mourir, et je les hais autant que les antichambres. Bref, je ne veux voir que des amis ; car j'y crois encore en dépit de l'expérience et d'Aristote. Je n'en suis pas moins obligé à votre bonne intention de m'avoir voulu procurer une connaissance agréable.



[1] Sautelet indique « A M. Clavier » et donne pour date le 16 octobre.  Note1
[2] Gargantua, fin du chapitre I.  Note2
[3] Clavier venait de publier à Paris, chez Léopold Collin « Histoire des premiers temps de la Grèce, depuis Inachus jusqu’à la chute des Pisistratides.  Note3
[4] Racine, Athalie, acte II, scène V, peu avant le célèbre songe prémonitoire d’Athalie.  Note4
[5] Boileau, L’Art poétique, chant I.  Note5
[6] Parménion (~400 env.-~330) : Né après 400 avant J.-C., le général macédonien Parménion est le meilleur lieutenant de Philippe II. Celui-ci lui confia également des missions diplomatiques, dont les négociations qui aboutirent, en 346 avant J.-C., à la paix de Philocrate. Après l’assassinat de Philippe, il eut l’habileté de prendre parti pour Alexandre. Pour lui marquer sa gratitude, Alexandre confia à Philotas, fils aîné de Parménion la brillante fonction d'hipparque. Finalement, Alexandre se débarrassa du fils puis du père en fomentant leur assassinat.  Note6
[7] Racine, Britannicus, acte I, scène 2.  Note7
[8] La Fontaine, Le chêne et le roseau.  Note8
[9] Un esprit sain dans un corps sain, Juvénal, satire X, vers 356.  Note9

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