Paul-Louis Courier

Courrierist, lampooner, polemist
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prec Du docteur Bosquillon de Paris le 14 avril 1810 [Sans mention][1] A la comtesse de Salm-Dyck de Tivoli le 20 juin 1810 Suiv

Tivoli, 3 mai 1810.

Monsieur,

N Adamántios Koraïs Adamántios Koraïs, en français Adamance Corai (1748 - 1833)
 
e vous trompez-vous point, Monsieur ? est-ce bien M. Coraï qui a donné un Longus ? ou plutôt ne me nommez-vous point Coraï pour Visconti, qui en effet a soigné l'édition grecque de Didot[2] ? Marquez-moi, je vous prie, ce que j'en dois croire, et ce que c'est que ce Longus de Coraï, s'il existe.
Je sais bien que la préface du petit stéréotype donné par Renouard est de M. Clavier, mais je ne puis croire qu'il ait eu aucune part à l'édition, qui, en vérité, ne vaut rien. Ce n'est point là le texte d'Amyot ; du moins n'est-ce pas celui que cite souvent Villoison, qui sans doute avait sous les yeux l'édition originale.
Comment voulez-vous que je connaisse celle de M. Falconnet ? Hélas je ne songeai de ma vie à jeter un regard sur Longus, jusqu'à ce que ce manuscrit de Florence, me tombant sous la main, me donnât l'envie et le moyen de compléter la version d'Amyot. Je n'avais donc nulle provision, et sans M. Renouard qui me procura Schæffer et Villoison, j'aurais tout fait sur la seule édition de Dutens[3] que je portais avec moi.
Vous avez bien raison de louer M. Schæffer, c'est un fort habile homme. Aussi l'ai-je suivi en beaucoup d'endroits où j'ai rapetassé Amyot. Au reste vous voyez, Monsieur, ce que ce pouvait être qu'un pareil travail fait absolument sans livres, et combien il doit y avoir à limer et rebattre avant de le livrer tout-à-fait au public. J'y songerai quelque jour, si Dieu me prête vie, et c'est alors qu'il faudra tout de bon m'aider de vos lumières.
Je crois que vous-même ne pourriez lire les endroits du Chariton[4] effacés dans le manuscrit. Il y a bien aussi quelques mots par-ci par-là qui ont disparu dans le supplément de Longus. Mais partout le sens s'aperçoit et les savants n'auront nulle peine à deviner ce qui manque. Pour moi je le donne tel qu'il est sans le moindre changement. Car je tiens que les éditions doivent en tout représenter fidèlement les manuscrits. Cela s'imprimera à Paris, s'il plaît à Dieu et à Didot5.
Cette lettre critique de M. Bast[6] à vous, est toute pleine d'excellentes choses. Je l'ai trouvée ci par hasard et lue avec grand plaisir. Quelqu'un le pourra blâmer d'avoir écrit en français sur de telles matières. Moi je goûte fort cette méthode, qui me facilite la lecture, et je voudrais qu'il continuât à vous faire ainsi part de ses observations.
Il me semble après tout que vous êtes content de ma petite drôlerie, ou au moins du supplément, car vous ne me dites rien du reste.
Je ne reconnais point, pour moi, quand on se moque,7
et je prends au pied de la lettre tout ce que vous me dites d'obligeant. Vous êtes juge en ces matières. Je m'en tiens à votre opinion sans vouloir examiner s'il n'y entre point un peu de complaisance ou de prévention pour quelqu'un dont vous connaissez depuis longtemps l'estime et l'attachement.
Sur le temps où je pourrai être de retour à Paris, je ne sais en vérité que vous dire. Ce qui me retient ici, c'est un printemps dont on n'a où vous êtes nulle idée. Vous croyez bonnement avoir de la verdure et quelque air de belle campagne aux environs de Paris. Vos bois de Boulogne, vos jardins, vos eaux de Saint-Cloud me font rire quand j'y pense. C'est ici qu'il y a des bosquets et des eaux. Mon dessein est d'y rester, ἐς τ’ἂν ὒδω τε ῥέη χαἱ δένδρὰ τεϕήλη[8], c'est-à-dire jusqu'aux grandes chaleurs. Car alors tout sera sec, verdure et ruisseaux, et alors je partirai, et m'en irai droit à Paris, si je ne m'arrête en Suisse, comme je fis l'an passé pour fuir la rage de la canicule. Ainsi faites état de me voir arriver au départ des hirondelles. Je resterai le moins que je pourrai dans vos boues de Paris, et si vous étiez raisonnable, vous me suivriez à mon retour en Italie. Nous passerions fort bien ici le printemps prochain sans nous ennuyer, je vous en réponds. Les meilleures maisons du pays sont celles de Mécénas[9] et d'Horace où vous ne serez point étranger.


[1] Sautelet précise : « A M. Boissonade, à Paris, le 25 mai. »  Note1
[2] Coraï avait fait imprimer une édition de Longus en 1802.  Note2
[3] Cette édition date de 1776.  Note3
[4] Chariton d’Aphrodisias est un romancier érotique grec, actif au Ier ou au IIe siècle ap. J.-C., probablement vers 100-150.  Note4
[5] Cette édition vit le jour chez Firmin Didot en 1813.  Note5
[6] Fils de Jean Philippe Chrétien Bast, recteur du gymnase de Bouxwiller (Bas-Rhin) et de Dorothea Louise Steimig, fille de conseiller de la Régence de Bouxwiller et membre du Consistoire de Mannheim, Bast, Frédéric, Jacques naquit à Bouxwiller le 16 mars 1771. Il fit ses études à Bouxwiller et léna. Il quitta l’Alsace au début de la Révolution pour se fixer à Darmstadt. En 1797, il devint secrétaire de légation du grand-duc de Hesse-Darmstadt à Vienne puis assista au Congrès de Rastadt (1797-1799). En 1809 il se trouvait à Paris en qualité de conseiller de légation. Pendant ses loisirs, il entreprenait des recherches de civilisation et de littérature grecques. Ce philologue célèbre mourut à Paris le 13 novembre 1811.  Note6
[7] Molière, L’École des femmes, acte II, scène 5.  Note7
[8] Tant que l’eau coulera et que reverdiront les arbres.  Note8
[9] Il s’agit de Mécène, homme d'État romain et ami d'Auguste, célèbre pour avoir encouragé les diverses manifestations de la vie de l'esprit. Son nom est attribué à toute personne fortunée qui, par souci de favoriser le développement des lettres, des arts et des sciences, aide ceux qui les cultivent en leur procurant des moyens financiers ou des travaux, éventuellement en instituant et finançant des prix.  Note9

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