Paul-Louis Courier

épistolier, pamphlétaire, helléniste
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prec De Mme Marchand le 24 octobre 1809 A la comtesse de Salm-Dyck Introduction aux lettres de France et d'Italie (JP Lautman) Suiv

A Madame
Madame la comtesse de SalmTivoli, ce 20 juin 18101
Rue du Bac n°87
à Paris


M Constance de Salm Dyck Constance de Salm Dyck
Huile sur canevas - 1797
 
adame, vous deviez partir pour vos terres dans deux mois, lorsque vous me fîtes ces lignes très aimables. Or votre lettre est du 6 mai ; la poste sera bien paresseuse si celle-ci ne vous trouve encore à Paris.
Il y a quelques mots dans votre lettre qui pourraient faire croire que- vous ne vous êtes pas toujours bien portée depuis la .dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir. Vous étiez alors fraîche et belle, si je m'y connais, et vous ne paraissiez pas pouvoir [devoir] être jamais malade. Mais enfin [à l’heure] à l'heure ou vous m'écriviez votre santé était bonne [et elle le sera toujours s'il y a] quelque justice dans les arrangements de la providence.
Assurément j'irai vous voir dans votre château, et plus tôt que plus tard ; et voici comment. D'ici à Paris, quand je m'y rendrai, je passe à Strasbourg ; [là, je trouve le Rhin].

Doutez-vous que le Rhin ne me porte en deux jours
Aux lieux où la Roër y voit finir son cours ?2

J'ai depuis longtemps, madame, votre château dans la tête, mais d'une construction toute romanesque [ou romantique si vous voulez que je parle à la mode]. Il serait plaisant qu'il n'y eût à ce château ni tourelles, ni donjon, ni pont-levis, et que ce fût une maison comme aux environs de Paris. J'en serais fort déconcerté ; car je veux absolument que vous soyez logée comme La Princesse de Clèves ou la Dame des Belles Cousines3, et je tiens à cette fantaisie. Sûr vos environs, je crains moins d'être démenti par le fait. Je vois vos prairies, vos bois, votre Rhin, votre Roër qui ne se fâcheront pas si je les compare au Tibre et à l'Arno, à moins qu'ils ne soient fiers de couler à vos pieds. Mais en bonne foi, rien ne se peut comparer à ce pays-ci, où partout de grands souvenirs se joignent aux beautés naturelles. C'est tout ensemble ce qu'il y a de mieux dans le rêve et la réalité. Votre idée de laisser là Paris tout cet hiver, si c'était pour venir ici, aurait quelque chose de raisonnable. Mais là-bas, dans vos frimas, bon Dieu ! J'ai passé un hiver sur les bords du Rhin ; j'y pensai geler à 20 ans. Je ne fus jamais plus près d'une cristallisation complète.
Que vous manderai-je d'ici ? Les rossignols ne chantent plus depuis quelques jours, dont bien me fâche. Si les. nouvelles de cette espèce vous peuvent intéresser, je vous en ferai une gazette. Ma vie se passe à présent toute entre Rome et Tivoli. Mais j'aime mieux Tivoli. C'est un assez vilain village à six lieues de Rome dans la montagne. Pour la description du pays, on en a fait 20 volumes, et tout n'est pas dit. Si vous en voulez avoir une idée, il y faut venir, Madame. Vous ne sauriez faire de votre vie un plus joli pèlerinage. Tout ce que j'ai d'éloquence sera employé quelque jour à vous .prêcher sur ce texte. [Mais vous n’êtes point femme des champs, moins encore des bois, et je perdrai mes sermons à moins que vous n’aimiez les ruines.]4
Vous avez l'air de parler froidement de mon Longus comme si j'y avais fait quelque petit ravaudage ; mais, Madame, songez que je l'ai ressuscité. Cet auteur était en pièces depuis 1500 ans. On n'en trouvait plus que des lambeaux. J'arrive, je ramasse tous ces pauvres membres, je les remets à leur place, et puis je le frotte de mon baume et l'envoie jouer à la fossette5. Que vous semble de cette cure ? La Grèce me doit des autels.
Je ne sais si dans votre château vous aurez plus qu'à Paris le temps de penser à moi et de m'en bailler par-ci par-là quelques petites signifiances, comme dit le paysan de Molière6. Ne seriez-vous point de ces gens qui, moins ils voient de monde et plus ils sont occupés ? Quoi qu'il en soit, comme on se flatte, et moi surtout plus que personne, je compte bien avoir de vos nouvelles, à tout le moins une fois l'an.
J'ai lu avec très grand plaisir votre éloge de Lalande7. Cela donne envie d'être mort, quand on est de vos amis. Je ne mérite pas un éloge, mais pour mon épitaphe je me recommande à vous. C'est une chose que vous pouvez faire [en prenant votre chocolat. Ne manquez pas d’y mettre que]8 je fus toute ma vie, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

Courier

Mon adresse toujours chez M. Gerhardo de Rossi, banquier, à Rome.

Rome, le 16 octobre 18109

P. S. - Ayant trouvé dans mes papiers ce griffonnage, que je croyais parti depuis six mois, je devine enfin, Madame, pourquoi vous n'y répondez pas. Je vous l'envoie tout vieux qu'il est. Mon étourderie vous fera rire et cela vaudra mieux que tout ce que je pourrais vous mander à présent.
Je vous ai adressé dernièrement, par la poste, quelques exemplaires d'une brochure, espèce de factum pédantesque qu'il m'a fallu faire imprimer pour répondre à d'autres sottises imprimées contre moi. Tout cela est misérable et je n'ai garde de croire que vous en puissiez lire deux lignes sans mourir. Mais quelqu'un de vos Grecs le lira et vous dira ce que c'est. Je doute d'ailleurs que ce paquet vous parvienne. Car depuis quelque temps les ministres s'amusent à saisir tout ce que j'envoie à Paris. Ce sont pour eux de pauvres prises. Le grec ne se vend pas comme du sucre. [A cette heure]10 les bureaux en doivent être pleins, je veux dire de grec pris sur moi, les dépêches vont s'en sentir .pendant plus de huit jours.


[1] Sautelet donne deux dates : 12 juin et 1er octobre. Comme on le constate dans le poscriptum, cette lettre a « patienté » plusieurs mois avant d’être expédiée, en raison de la distraction de son auteur.  Note1
[2] Vers imités du Mithridate de Racine, acte III, scène 1 :
Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours,
Aux lieux où le Danube y vient finir son cours…
 Note2
[3] Le premier est le célèbre roman de Madame de La Fayette, le second Histoire du petit Jehan de Saintré et de la Dame des Belles Cousines est un roman d'Antoine de La Salle, auteur du XVe siècle.  Note3
[4] Phrase omise par Sautelet.  Note4
[5] Jeu de billes que l’on doit faire entrer dans un même trou. Le gagnant ramasse le contenu du trou.  Note5
[6] In Don Juan, acte II, scène première.  Note6
[7] Courier fait allusion à l’Éloge historique de M. de La Lande, par sa correspondante la Comtesse Constance de Salm, J.-B. Sajou, Paris, 1810.  Note7
[8] Sautelet écrit : « C'est une chose que vous pouvez faire sans beaucoup y rêver. Il s'agit seulement de mettre en rimes que je m'appelais Paul-Louis, de Saint-Eustache de Paris, et que… »  Note8
[9] Sautelet n’indique pas cette date.  Note9
[10] Omis par Sautelet.  Note10

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