Paul-Louis Courier

épistolier, pamphlétaire, helléniste
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prec Lettre sans mention de Lucerne, le 25 août 1809 A M. Clavier Lettre de Monsieur Clavier le 3 septembre 1809 Suiv

A Monsieur
Monsieur Clavier
Juge au Tribunal d'appel
Rue Coq-Héron[1]
A Paris.

Lucerne, le 29 août 1809.

Monsieur et Madame

N Philippe Buache Philippe Buache
2 février 1700 - 24 janvier 1773
 
e vous ai-je pas écrit deux ou trois fois au moins ? N'ai-je pas mis moi-même mes lettres à la poste ? Ne vous ai-je pas donné mon adresse bien exacte ? C'est à moi que je fais ces questions, car je suis moins sûr de moi que de vous  et je m'accuserais volontiers de votre silence. Le fait est que je n’ai pas reçu pas un mot. A toute force, il se pourrait que vous m'eussiez écrit, car dans nies longues erreurs[2] j'ai perdu des lettres. Les vôtres sont, sans flatterie, celles que je regrette le plus, si tant est que vous m'ayez écrit, comme je tâche de le croire. Mandez-moi au moins ce qui en est, et si je dois m'en prendre à vous, à la poste ou à moi, qui, par quelqu’étourderie, me serai privé du plaisir d'avoir de vos nouvelles. Quand je dis plaisir, c'est un besoin. Comptez que je ne puis m'en passer, et dépêchez-vous, pour mon repos de m'adresser quelques lignes de la moins paresseuse de vos quatre mains. Ce sont quatre torts que vous avez si vous êtes restés tant de temps sans me donner signe de souvenir.
Quand j'aurai des preuves que vous recevez mes lettres, je vous compterai (sic) par quelle chance je me trouve ici. Je m'y trouve bien, et j'espère me trouver encore mieux à Rome où je passerai l'hiver. Je ne suis plus soldat, Dieu merci. Je suis ermite au bord du lac, au pied du Righi. Je ne vois que bergers et troupeaux, je n'entends que les chalumeaux et le murmure des fontaines, et, dans l'innocence de ma vie, je ne regrette rien de cette Babylone impure que vous habitez. S'entend, je n'en regrette que vous, qui êtes purs si vous m'avez écrit.
N’auriez-vous point quelque moyen de faire parvenir mes respects à Mme de Salm. Je lui écrirais si j'osais, si j’avais son adresse, si je croyais que mon griffonnage fût bénignement accueilli. Sur le lac de Zurich, Pan m’est témoin que je pensais à elle il n’y a pas huit jours et d'une façon toute pastorale. Je regardais les eaux de ce lac transparentes comme le cristal. Celles de la Limate en sortent et vont se jeter dans le Rhin. Vous voyez comme mes pensées en suivant l'onde fugitive allaient par le Rhin à la Roër. Mais quel séjour pour une Muse que le Rhin et la Roër ! Comment mettra-t-elle ces noms-là sur sa lyre ? cela est fâcheux, pour ces pauvres fleuves. On ne les chantera point en beaux vers : on les abandonnera aux Buache et aux Pinkerton[3]. Que ne s'appelaient-ils Céphise ou Asopos[4] ?
A Naples on vient de mettre aux galères mon meilleur ami, le marquis Tacconi qui faisait de faux billets pour acheter des livres. Voilà ce qui s’appelle un bibliomane. Que cela ne vous étonne pas. J’en sais un à Milan, c’est Lamberti, vous le connaissez, honnête homme en toute manière. Il aime les livres charnellement. Il les caresse, les baise, et que sais-je encore ? Celui-là volerait le coche pour un Homère à grandes marges, s’il ne pouvait l’avoir autrement. Tout est permis en amour. Tacconi était je vous assure le plus brave homme du monde. Vous noterez qu’il avait soixante mille livres de rente et qu’il ne lisait jamais. Sa bibliothèque vraiment magnifique était plus à moi qu’à lui. Aussi suis-je fâché de son aventure. Je me défie un peu de ce jugement-là. Les jugements publics sont aussi sensés en matière de fait qu’en matière de goût. Nous savons l’histoire du marquis d’Anglade[5], sans celles que nous ne savons pas. La science des experts écrivains m’a toujours paru très suspecte. En j’irai à Naples. Je verrai ce que c’est que cela. Et si c’est une horreur, qu’y faire ? Encore une fois, nous verrons[6].
Une idée qui me vient  seriez-vous à Lyon par hasard ? Mais non. Vos lettres se sont perdues, car vous m’avez écrit et vous m’écrirez sitôt la présente reçue.
Ce qui suit, si vous le permettez sera pour M. Coraï.
M. Basili de Vienne m'a rendu un million de services dont je remercie de tout mon cœur M. Coraï, et dont le moindre était de me donner de l’argent. Je devais remettre cet argent à son correspondant de Paris. Mais comme je n'ai de mémoire que pour les choses inutiles, j'ai d'abord oublié le nom de ce correspondant, qui doit pourtant s'appeler M. Martin Peche, ou Puech, ou Pioche. Bref on ne le trouve point à Paris. M. Coraï peut et doit même savoir le nom et l'adresse de ce Monsieur  qu'il ait donc la bonté de me l'envoyer bien vite : non pas le monsieur, qu’il ait donc la bonté de me l’envoyer bien vite, non pas le Monsieur, mais l’adresse. Ou plutôt que ce Mr envoie mon billet chez mon Trésorier qui est Madame Marchand, rue des Bourdonnais maison Combet. J'ai écrit mainte lettre à M. Basili, mais il y a un sort sur ma correspondance. Et puis je crains que dans ce temps-ci mes lettres ne lui parviennent point. Enfin cela ne finira pas si Dieu et vous, gens charitables n'y mettez la main, et M. Basili, qui m'a obligé on ne peut plus galamment, aurait assurément droit d'être mécontent.
Agréez Monsieur et Madame consubstantiellement l’hommage de mon respectueux attachement


Courier


[1] Situé 5 rue Coq-Héron dans le 1er arrondissement, l’hôtel de Vougy est un ancien et célèbre hôtel de Paris, qui fut longtemps occupé par la Caisse d’Épargne. Construit en 1730 par le baron Thomard de Vougy, l’un des plus riches fermiers généraux de l’époque, sur un terrain vague appartenant à l’archevêché, l’hôtel de Vougy passait au XVIIIe siècle pour une des résidences les plus les plus somptueuses de la capitale. Son fondateur y avait prodigué les dorures, les peintures et toutes les formes du luxe le plus raffiné. Son gendre, M. de Nicolaï, premier président de la cour des comptes, lui succéda, puis M. de La Brille, président au Parlement. De 1786 à 1798, l’hôtel de Vougy fut habité par M. Benoit d’Azy, directeur des contributions indirectes, dont le salon était le rendez-vous assidu de tout ce que Paris conservait encore de causeurs spirituels. Après le Directoire, l’hôtel de Vougy fut habité par les quatre frères Enfantin, qui y installèrent leur maison de banque, et vers le même temps aussi par Étienne Clavier. C’est André Dupin, président de la Chambre des députés qui vendit en 1842 cet hôtel à Jules Paul Benjamin Delessert, président du conseil directeur de la Caisse d’Épargne.  Note1
[2] Au sens d’aller d'un côté et de l'autre sans but ni direction précise.  Note2
[3] Philippe Buache naît le 7 février 1700 en Champagne dans une famille modeste. Il dessine excessivement bien et est très vite remarqué par une relation de la famille qui lui enseigne les mathématiques et le goût des arts, si bien qu’il fait des études d’architecture et remporte son premier concours dès les années 1721. Il rencontre alors le géographe Guillaume Delisle, considéré comme le premier géographe moderne, membre de la famille Delisle qui possède une maison d’édition quai de l’Horloge à Paris et le fait embaucher au Dépôt des plans, cartes et journaux de la marine, récemment créé par le roi. Après la mort, en 1726, de son protecteur dont il épousera la fille, il devient premier géographe du roi. A compter des années 1745, il s’intéresse à la structure du globe terrestre. Il meurt en 1773.
Neveu du précédent aux travaux duquel il participa, Jean Nicolas Buache de la Neuville voit le jour le 15 février 1741 à La Neuville-au-Pont. Géographe, il est chargé en 1788 de dresser les cartes des baillages du royaume. Il devient premier géographe du Roi, attaché au dépôt des cartes de la Guerre. Nommé membre de l’Académie des sciences en 1770, il est également membre de l’Institut et du bureau des longitudes, à sa fondation en 1795, au titre de géographe. Hydrographe en chef de la Marine, il est chargé par le Roi Louis XVI de dresser les cartes des baillages. Il est aussi l’auteur de précieux ouvrages sur l’art de la navigation et de la géographie, Traité de Géographie élémentaire. Il meurt à Paris le 21 novembre 1825.
Né à Edimbourg le 17 février 1758, John Pinkerton fut antiquaire, numismate, historien, poète et cartographe et, moins recommandable, l’un des premiers théoriciens de la suprématie raciale. Il meurt à Paris le 10 mars 1826.  Note3
[4] En Grèce, le Céphise et l'Asope étaient deux des fleuves objet d'un culte religieux.
Le Céphise, qui passait au nord d'Athènes pour s’aller jeter dans le port de Phalère, était considéré comme un dieu. Les habitants d'Oropos, sur la frontière de la Béotie et de l'Attique, lui avaient consacré la cinquième partie d'un autel qu'il partageait avec l'Achéloüs, les Nymphes et Pan. On voyait sur ses bords un figuier sauvage, à l'endroit où l'on prétendait qu’Hadès était descendu sous terre, après avoir enlevé Perséphone. Ce fut aussi près de là que Thésée tua le fameux bandit Procuste.
Issu du Cithéron, l'Asope est un torrent qui se jette dans la mer d'Eubée. Fils de l'Océan et de Téthys, Asope, indigné de ce que Zeus transformé en aigle eût enlevé sa fille Égina, voulut faire la guerre à ce dieu. Il grossit ses eaux, déborda et alla désoler les campagnes voisines de son cours. Zeus, s'étant changé en feu, mit à sec ce fleuve malcommode.  Note4
[5] Né à Condom le 14 juin 1749, Joseph Anne, marquis d’Anglade entre aux mousquetaires du Roi, dans la 1e compagnie, le 2 novembre 1767  il est promu capitaine au régiment Colonel-Général-Dragons, le 21 mai 1771. Il est fait lieutenant-colonel du même régiment, le 24 juin 1780. Le 25 juillet 1791, il est mestre-de-camp du 11e régiment de Chasseurs à cheval.
Le 22 février 1792, il émigre et accomplit la campagne de cette année à l’armée des Princes, et sept campagnes à l’armée de Condé  il est avec lui en Russie, et ne le quitte qu’à son licenciement, en 1801.
Il est fait Chevalier de Saint-Louis, le 3 novembre 1797, maréchal de camp, le 25 juin 1774, et lieutenant-général des armées du Roi, le 25 juin 1814, pour prendre rang le 25 juin 1800.
Le général marquis d’Anglade s’éteint à Paris en 1821. Il est l’auteur de poèmes posthumes.  Note5
[6] Ce § est remanié dans l’édition Sautelet.  Note6

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