Paul-Louis Courier

Epistológrafo, libelista, helenista
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prec de M. Clavier le 7 mai 1810 [Sans mention][1] De M. Renouard le 11 mai 1810 Suiv

Rome, 9 mai 1810

J Édouard-François-Marie Bosquillon Luigi Lamberti (1756 - 1813)
 
e ne m'étonne pas qu'on vous ait bien reçu à Paris avec ce que vous y portiez, et connu comme vous l'êtes en ce pays-là où l'on aime les gens tels que vous. Cet accueil vous doit engager à y retourner et ainsi j'espère que nous pourrons nous y revoir quelque jour.
Si les Molini de Florence ne vous ont point envoyé la brochure qu'ils m'ont promis de vous faire tenir, écrivez-leur ou faites-la réclamer par M. Fusi. Il y a un exemplaire pour vous, un pour Bossi et un pour le sénateur Testi.
La tache d'encre au manuscrit est peu de chose et les sottises qu'on a mises à ce sujet dans les journaux ne méritent pas que Renouard s'en inquiète si fort. Un papier qui me servait à marquer dans le volume l'endroit du supplément s'est trouvé, je ne sais comment, barbouillé d'encre en dessous, et s'étant collé au feuillet, en a effacé une vingtaine de mots dans presque autant de lignes. Voilà le fait. Mais-le bibliothécaire est un certain Furia qui ne se peut consoler, ni me pardonner, d'avoir fait cette petite découverte dans un manuscrit qu'il a eu longtemps entre les mains, et dont il a même publié différents extraits : et voilà la rage.
Vos notes sur Homère seront assurément excellentes et pour ma part je suis fort aise que vous les vouliez achever. Mais de grâce, après cela ne penserez-vous point tout de bon à ces Argonautes ? Songez que quatre beaux vers tels que vous les savez faire valent mieux que quatre volumes de notes critiques. Assez de gens feront des notes et même de bonnes notes ; mais qui saura rendre dans nos langues modernes les beautés de l'antique ? Il faut pour cela les sentir d'abord, c'est-à-dire, avoir du goût, et puis entendre les textes, et puis savoir sa propre langue ; trois choses rares séparément, mais qui ne se trouvent presque jamais unies. Et de fait, excepté votre Œdipe, avons-nous, je dis nous Français et Italiens, une bonne traduction d'un poème grec ? Celui d'Apollonius[2] intéresserait davantage le public et aurait plus de lecteurs que la tragédie. Le sujet en est beau, les détails admirables et l'étendue telle que vous en pouvez terminer avec soin toutes les parties, sans vous engager dans un travail infini. En un mot c'est une très belle chose à faire, et que vous seul pouvez faire. Ne me venez point dire : ce ne sera qu'une traduction. La toile et les principaux traits, voilà ce que vous empruntez ; mais les couleurs seront de vous. Vous en avez une provision, de couleurs, et des plus belles ; faites-en donc quelque chose. Je vous dirai plus : j'aime mieux cela qu'un poème sur un sujet neuf, entreprise que je ne conseillerais à personne.
Mon dessein est toujours de vous aller voir avant les grandes chaleurs. Mais n'y comptez pas. Car je change souvent d'idée, n'en ayant de fixe que celle de vous aimer et de vous faire traduire Apollonius. Adieu. Je vous recommande cette toison[3].
Chantez-nous un peu de la toison. Si ce sujet-là ne vous anime, cher Lamberti, qu'êtes-vous devenu ?


[1] « A M. Lamberti, à Milan. »
Luigi Lamberti (1756-1813) naquit à Reggio d’Émilie fin mai 1756. Il étudia le droit mais sans vocation. Aussi se détourna-t-il rapidement de cette spécialité pour se consacrer au grec ancien et à la poésie. Il fut membre du directoire de la République cisalpine. Il dut s’enfuir lors du départ des Français d’Italie en 1799. La victoire de Marengo lui permit de retrouver ses fonctions autres que politiques. Il devint membre de l’Institut italien, professeur de belles-lettres au collège de Brera (Milan) et directeur de la Bibliothèque de Brera, obtint la Légion d’honneur. Médiocre poète, il fut remarqué pour l’élégance de son style. Lors de sa convalescence à Paris en 1800, Courier fit sa connaissance par l’intermédiaire de Clavier et Villoison. Il mourut à Milan le 4 décembre 1813, eut droit à des funérailles en grandes pompes et fut inhumé dans la cathédrale.  Note1
[2] Poète et grammairien grec né à Naucratis, Apollonius de Rhodes est l’auteur d’un poème épique en quatre chants sur l'expédition et le retour des Argonautes connu sous le titre Argonautiques.  Note2
[3] La Toison d’or que Jason et les Argonautes vinrent chercher en Colchide.  Note3

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