Paul-Louis Courier

Epistológrafo, libelista, helenista
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Rome, 13 octobre 1810

Monsieur

J Journal de l'Empire Le Journal de l'Empire du 28 septembre 1810 [Source : Gallica]
 
’envoyai à Paris longtemps il y a, comme dit Amyot, dix-huit exemplaires d'un beau Longus grec, dix-huit de cinquante-deux en tout que j'en ai fait tirer. C'est trop, me direz-vous. Où trouver autant de gens à qui faire ce cadeau ? Vous avez raison ; mais enfin il y en a, de ces dix-huit, un pour vous, et celui-là du moins sera bien placé ; un pour M. Bosquillon, un pour le docteur Coraï ; ceux-là encore sont en bonnes mains. J'ai adressé le tout à madame Marchand ma cousine dont vous savez la demeure, et qui doit en être la distributrice. Voilà qui va bien jusque-là ; mais le mal est que je n'ai de nouvelles ni de ma cousine ni de Longus. J'ai adressé directement à vous et à quelques personnes le morceau inédit imprimé à part. Mais je vois par votre lettre du 28 septembre et par l'article de Boissonade dans le Journal de l'Empire2, que rien n'est parvenu à Paris ou n'a été remis à sa destination. Il faut assurément que les Italiens zélés pour la littérature aient tout fait saisir à la poste, comme ils ont fait saisir ma pauvre traduction par un ordre d'en haut. Pareil ordre est venu ici de confisquer tout de même le grec, c'est-à-dire, vingt exemplaires environ qui m'en étaient demeurés. Il y en a heureusement huit ou dix dans différentes mains, et voilà madame de Humboldt qui en emporte un en Allemagne où il sera réimprimé. Ainsi la rage italienne, secondée de toute l'iniquité des satrapes de l'Intérieur, de la police ou autre engeance malfaisante, n'y saurait mordre à présent. Un de ces derniers3, se disant directeur de la librairie, a écrit ici au préfet une lettre fort mystérieuse qui ne m'a été communiquée qu'en partie4. J'ai répondu succinctement à ce qu'il demande5 et pour conclusion je le prie de se contenter de mon livre que je lui abandonne volontiers, trop heureux si je sauve ma personne de ses mains redoutables6. Je l'assure que je ne ferai jamais aucune réclamation de mes griffonnages saisis par lui, convaincu qu'il aurait pu me saisir moi-même, et me faire pendre avec tout autant de justice. Je loue autant sa clémence, et suis avec grand respect son très humble serviteur.
J'attends impatiemment votre Archéologie. Cela me viendra fort à propos. Bonne provision pour cet hiver que je compte passer encore ici.
Gail me paraît trop sot pour être ridicule. En le montrant au doigt vous lui ferez trop d'honneur, et à vous peu ; et puis la belle matière à remuer pour vous que son dégobillage ! Fi ! laissez-le là. Jam fœtet7.
Si j'avais su que quelqu'un songeât à répondre aux Italiens sur la grande affaire de la tache d'encre, je n'aurais pas pris la peine d'écrire et d'imprimer une longue diatribe8 que je vous ai envoyée, mais que probablement vous ne recevrez point, vu l'embargo mis à la poste sur tout ce qui vient de moi. Je suis tenté de croire comme Rousseau que tout le genre humain conspire contre moi. J'en rirais, si j'étais sûr qu'on ne touchât qu'à mon grec. Boissonnade m'a trop bien traité dans son journal. Je l'avais prié de ne dire mot de moi ni de mes œuvres ; mais sans doute il aura voulu secourir un opprimé et me défendre un peu, voyant que je ne me défendais pas moi-même.
Je passe ici mon temps assez bien avec quelques amis et quelques livres. Je les prends comme je les trouve. Car si on était difficile, on ne lirait jamais et on ne verrait personne. Il y a plaisir avec les livres, quand on n'en fait point, et avec des amis, tant qu'on n'a que faire d'eux. J'ai renoncé aux manuscrits. C'est une étude trop périlleuse. Ceux du Vatican s'en vont tout doucement en Allemagne et en Angleterre. Le pillage en fut commencé par le révérend père Altieri, bibliothécaire. Il les vendait cher, cent dix sous le cent9, comme Sganarelle ses fagots. Je crois qu'on les a maintenant à meilleur marché.
Mais notez ceci, je vous en prie. Altieri vend les manuscrits dont il a la garde10 ; il est pris sur le fait ; on trouve cela fort bon ; personne ne dit mot ; on lui donne un meilleur emploi. Moi je fais un pâté d'encre ; tout le monde crie haro ! J'ai beau dépenser mon argent, traduire, imprimer à mes frais un texte nouveau, je n'en suis pas moins pendable, et rien que la mort n'est capable11, etc. Je vous embrasse. Mille respects à Madame Clavier.


[1] Sautelet précise « A M. Boissonade, à Paris. »  Note1
[2] N° du 28 septembre 1810. « On a dit, dans l'article Variétés du 24 que le savant M. Courier n'avoit point encore publié le texte du fragment de Longus, qu’il a trouvé dans un manuscrit de Florence. Cela étoit vrai il y a deux mois, quand cet article a été composé, mais ne l'est plus aujourd'hui. Le fragment original a été imprimé à Rome. »  Note2
[3] Il s’agit de Portalis fils.  Note3
[4] Cette lettre a disparu.  Note4
[5] Voir la lettre A M. de Sirmiane, Comte de Tournon, Préfet de Rome, Rome, le 25 septembre 1810.  Note5
[6] Réminiscence de l’Athalie de Racine, acte II, scène 5 : « Je te plains de tomber dans ses mains redoutables. »  Note6
[7] Il sent mauvais.  Note7
[8] Lettre à M. Renouard, libraire.  Note8
[9] In Le Médecin malgré lui, acte V, scène 5.  Note9
[10] La suppression du pouvoir temporel des papes le 17 mai 1808 par Napoléon accéléra le pillage organisé de la bibliothèque vaticane, ce qui ne fut pas perdu pour tout le monde. En 1810, les archives du Vatican furent transférées par longs convois tirés par des mulets ou des bœufs pour rejoindre Turin avant d’être envoyés à Paris. Au total, 3239 caisses parvinrent à Paris. Altieri agit-il sous cape pour soustraire des pièces ou documents des archives des griffes françaises ?  Note10
[11] Vers tiré de la fable Les Animaux malades de la peste.  Note11

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