Paul-Louis Courier

Korrespondent, Pamphletist, Hellenistische
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prec De M Akerblad le 25 novembre 1809 [Sans mention]1 De M Renouard le 28 décembre 1809 Suiv

Florence, le 5 décembre 1809.


I Jean-Louis Reynier Jean-Louis Reynier
 
l est vrai, φίλων άριστε2, que je ne suis point baron, quoique je vienne d'où on les fait. Je n'étais pas destiné à décrasser ma famille, qui en aurait un peu besoin, soit dit entre nous ; il est vrai aussi que je n'allais à l'armée d'Allemagne-que pour voir ce que c'était. Je me suis passé cette fantaisie, et je puis dire comme Athalie : J'ai voulu voir, j'ai vu. Je suivais un général que j'avais vu longtemps bon homme et mon ami, et que je croyais tel pour toujours ; mais il devint comte. Quelle métamorphose ! le bon homme aussitôt disparut, et de l'ami plus de nouvelles. Ce fut à sa place un protecteur. Je ne l'aurais jamais cru, si je n'en eusse été témoin, qu'il y eût tant de différence d'un homme à un comte. Je sus adroitement me soustraire à sa haute protection, et me voilà libre et heureux à peu près autant qu'on peut l'être.
Le Longus est une bagatelle dont Renouard fait grand bruit pour la mieux vendre. Il m’a fourré dans la Gazette, où je comptais bien ne jamais paraître3, fuyant comme je fais la mauvaise compagnie. Renouard et le préfet4 qui comme votre gouverneur pizzica di letterato5, arrangent entre eux cette ridicule annonce que vous avez pu lire dans le journal de Toscane. J’en fus prévenu par une lettre, lorsque la feuille était sous presse. Renouard a cru s’assurer la propriété de ce petit roman qui est assez lu en France.
Que me parlez-vous, je vous prie, d'entreprise littéraire? Dieu, me garde d'être jamais entrepreneur de littérature. Je donne mes griffonnages classiques aux libraires, qui les impriment à leurs périls et fortune, et tout ce que j'exige d'eux, c'est de n'y pas mettre mon nom, parce que,

Je vous l'ai dit et veux bien le redire6,

ma passion n'est point du tout de figurer dans la gazette ; je méprise tout autant la trompette des journalistes que l'oripeau des courtisans. Si j'étais riche, je ferais imprimer les textes grecs pour moi et pour vous, et pour quelques gens comme vous tutto per amore7 Mais, hélas, je n'ai que de quoi vivre, et pour informer cinq ou six personnes en Europe des trouvailles que je puis faire dans les bouquins d'Italie, il me faut mettre un libraire dans la confidence, et ce libraire fait chiasso8 pour vendre. Il n'est question, je vous assure, ni d'entreprise ni de début.

Corrigez, s'il vous plaît, ces façons de parler9

je ne débute point, parce que je ne veux jouer aucun rôle. Je ne prends, ni ne prendrai jamais masque, patente, ni livrée.
Au lieu de me quereller pour avoir jeté là le harnois, que ne me dites-vous au contraire, comme Diogène à Denys : Méritais-tu, maraud, cet insigne bonheur de vivre avec nous en honnête homme et ne devais-tu pas plutôt être condamné toute ta vie aux visites et aux révérences,

Faire la cour aux grands, et dans leurs antichambres,
Le chapeau dans la main, te tenir sur tes membres.
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Voilà en effet ce qu'eût mérité ma dernière sottise d'être rentré sous le joug ; ce n'est ni humeur ni dépit qui m'a fait

Quitter ce vil métier11 ;

je ne pouvais me plaindre de rien, et j'avais assez d'appui, avec ou sans mon comte, pour être sûr de faire à peu près le même chemin que tous mes camarades. Mais mon ambition était d'une espèce particulière. Je n'avais pas plus d'envie d'être baron ou général que je n'en ai maintenant de devenir professeur ou membre de l'Institut. La vérité est aussi que comme j'avais fait la campagne de Calabre par amitié pour Reynier qui me traitait en frère, je me mettais avec cet homme-ci pour une folie qui semblait devoir aller plus loin, tutto per amore. Je vous suivrais de même contre les Russes si on vous faisait maréchal de Suède, et je vous planterais là, si vous vous avisiez de prendre avec moi des airs de comte.
On me dit que Mme de Humboldt est encore à Rome et que vous habitez tous deux la même maison. Présentez-lui, je vous prie, mon très humble respect. M. de Humboldt n'est-il pas à présent en Prusse ? Donnez-moi bientôt de leurs nouvelles et des vôtres.
N'allez pas retourner, avant que je vous voie dans votre pays, vilain pays d'aimables gens. Je ne sais bonnement pour moi quand je partirai d'ici ; mais toujours ce sera pour vous aller joindre. A dire vrai, j'ai cent projets et je n'en ai pas un. Dieu seul sait ce que nous deviendrons. Adieu.


[1] Sautelet précise « A M. Akerblad, à Rome.  Note1
[2] « Le meilleur de mes amis. »  Note2
[3] Dans son édition du 11 novembre 1809, la Gazetta universale avait évoqué la découverte par Courier de la version intégrale du Daphnis et Chloé de Longus et annoncé la parution par Renouard « dès son retour à Paris, de publier immédiatement le fragment inédit avec la traduction française de Monsieur Courier » en attendant de publier le texte tout entier.  Note3
[4] Le baron Fauchet.  Note4
[5] « Ont la démangeaison de l’homme de lettres. »  Note5
[6] Réminiscence du vers de Corneille pris dans Polyeucte, acte V, scène 3 : « Je vous l'ai déjà dit et vous le dis encore. »  Note6
[7] Tout par amour.  Note7
[8] Du tintamarre.  Note8
[9] Allusion à la pièce en un acte de Molière, Le mariage forcé, scène VIII où on lit : « Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de parler. »  Note9
[10] Paraphrase des vers 29 et 30 pris dans la satire IV de Mathurin Régnier dédiée à Pierre Motin, poète de ses amis :
Faire la cour aux grands, et dans leurs antichambres,
Le chapeau dans la main, nous tenir sur nos membres,
 Note10
[11] Racine, Athalie, acte II, scène 7.  Note11

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